
Terrorisme : Les procès se suivent et se ressemblent

Lundi 20 juillet, les abords du Palais de justice grouillent de policiers. Peu de monde pourtant. De tous les commissariats des éléments sont venus assister la compagnie chargée de la sécurité en matière de terrorisme. Pour ceux qui veulent assister au procès qui s’ouvre ce jour-là, il faut montrer «patte blanche». Se faire contrôler quatre fois au moins après avoir déposé sa carte d’identité à la porte contre un badge visiteur. Un dispositif qui dit qu’il y a du sérieux dans ce qui nous attend…
Depuis le fameux procès de Wad Naga, je n’ai pas assisté à un procès devant la Criminelle. Au Palais, la dernière fois que j’y ai assisté, c’était lors du fameux procès dit «du GRAB II». Un genre de procès dont raffolait le système de l’époque et qui ne rimait jamais à rien. Cela finissait par être une mise en scène dont auteurs et réalisateurs ne revendiquaient aucun Oscar, sauf si c’est celui de toutes les contreperformances… beaucoup de choses devraient s’être passées depuis… quels changements ?
Après tous les contrôles – et fouilles au corps, comme s’il ne suffisait pas d’avoir un portail de sécurité – on entre forcément tendu dans la salle. D’autant plus que l’on s’attend à toute la solennité d’une Cour Criminelle. Le poids que cela pèse d’habitude… même du temps où l’on s’en moquait… J’entre dans la salle où les comparutions ont déjà commencé. Aucune peine à trouver une place, même si j’hésite à avancer en attendant de savoir quelle atmosphère règne dans la salle.
Un juge que je ne connais pas. Je connais quand même l’un des deux assesseurs, mais les deux Jurés. Encore moins le substitut du Procureur et le Greffier. Sur la vingtaine d’avocats présents, j’en connais quatre dont Me Yarba Ould Ahmed Salah, un «survivant» de la glorieuse époque où l’Ordre jouait un rôle avant-gardiste dans la bataille des libertés publiques (constitutions volontaires pour les délits et crimes d’opinion). Je le dis parce que pour un habitué des tribunaux et un connaisseur de la société mauritanienne, c’est peu. Trop peu.
C’est un jeune sahraoui qui est à la barre. Il a visiblement des relations avec le principal accusé dans le dossier du rapt des humanitaires espagnols dont le procès s’ouvre aujourd’hui. Les protagonistes passent un à un devant la Cour. Les propos sont souvent inaudibles malgré l’utilisation de la sonorisation. C’est que pour la plupart d’entre eux, ils parlent un hassaniya assez «chleuh». Les questions sont posées comme si le président de la Cour n’en attendait pas grand-chose, et par le Procureur comme s’il voulait des réponses qu’il avait déjà. Du coup les réponses n’éclairent en rien le dossier.
Le passage de Boukhary Ould Issawi devant la barre rompt la monotonie. Il s’écroule invoquant la maladie et la faiblesse du corps. Il se met à hurler et à se plaindre. Il est le plus proche de Oumar Sahraoui, le principal accusé dans l’affaire. Pour avoir été son confident, le gardien de ses troupeaux, le guide et l’assistant en Mauritanie. Avec sa fille, ils sont les seuls de nationalité mauritanienne concernés par le dossier qui englobe 11 prévenus, dont 6 présents dans le box des accusés. Ould Issawi sera entendu par la Cour après examen médical dans un bureau du Palais.
A travers le peu qui est dit devant cette Cour, et fort des fuites antérieures du dossier, on peut comprendre qu’il s’agit d’abord d’une affaire de trafics et de trafiquants. Tous les protagonistes ont été dans le transport, le commerce ou les échanges dans le grand Sahara. Tous se sont connus autour d’une transaction dont ne subsiste aucune trace. Tous sont les fils de tribus habitants dans ce grand désert que nous partageons avec le Mali, l’Algérie, le Maroc, le Niger…
On en sort avec une certitude : le rapt des occidentaux est une nouvelle ressource pour ces peuples qui ont fait du trafic dans cette zone, leur première source de revenus. Cette nouvelle activité «commerciale» rapporte certainement plus que les cigarettes, les armes ou même la traite des immigrants. Elle fait courir moins de risques, du moins jusqu’à présent. Un simple calcul vous donne trois millions d’euros par personne échangée. Ce qui est une fortune dans ces contrées souffrant de tous les maux du sous-développement.
Les humanitaires espagnols kidnappés le 29 novembre sur la route Nouakchott-Nouadhibou vont certainement rapporter plus que tout le reste. Affaibli par la crise et l’exercice difficile du pouvoir, le gouvernement socialiste de Zapatero n’a d’autres choix que de verser le maximum pour libérer ces citoyens. Et faire probablement pression sur les gouvernements mauritanien, malien et algérien pour accéder aux doléances de AQMI. Mais quelles sont ces doléances ?
Justement, c’est une question qui reste posée. Le rapt des Espagnols a rapidement pris une tournure «anormale» par rapport à ceux d’autres occidentaux. Ce sont les premiers kidnappés par des éléments qui n’appartiennent pas à AQMI mais qui sous-traitent pour elle. Ce sont les premiers qui ont été pris dans les profondeurs du territoire mauritanien et qui ont été exfiltrés à travers le territoire contrôlé par le POLISARIO, entre le mur marocain et la frontière mauritanienne. Les premiers dont le rapt implique directement des ressortissants de tribus arabes du nord malien et qui ont de fortes ramifications en Mauritanie. Les premiers dont l’un a été libéré (la femme) sans contrepartie annoncée. Les premiers contre lesquels, AQMI n’a pas demandé la libération d’éléments identifiés, préférant parler immédiatement d’argent (cinq millions dollars). Les premiers enfin dont le processus de négociation est diligenté en dehors du Mali.
Tout cela fait de ce rapt, un cas singulier, une source d’interrogations. D’autant plus que tout analyste est obligé de prendre en compte les aspects géopolitiques régionaux, les imbrications tribales et les lectures, parfois erronées, des uns et des autres.
Moins de trois semaines après le rapt des Espagnols, l’Ambassadeur de Mauritanie à Rabat se rendait à Dakhla. C’était sans précédent. Faut-il chercher un lien entre les deux événements ? N’est-ce pas la meilleure façon de protester si la Mauritanie a «senti» une quelconque complicité – ou un manque de collaboration – de la part du POLISARIO dans la poursuite engagée contre les ravisseurs dès le 29 au soir ? Ceux qui prennent en considération le choc déstabilisateur pour le gouvernement Zapatero, rappellent volontiers les positions de celui-ci dans le problème du Sahara et le soutien très prononcé au projet d’autonomie proposé par le Royaume Chérifien pour en finir avec le problème.
L’un des avocats de Oumar Sahraoui n’a pas hésité à évoquer «le rôle du ministre de la défense», sans pour autant donner de détails ni d’explications. En aparté, d’autres nous ont dit que la tribu de Oumar Sahraoui (tantôt Lamhaar, tantôt Le’rayb, tantôt…) prétend qu’il est victime d’un règlement de compte intertribal. Dans le nord du Mali, les tribus arabes et touarègues se livrent une guerre perpétuelle pour le contrôle des territoires et des nouvelles routes commerciales transsahariennes.
Dans cette concurrence qui est l’une des formes de lutte perpétuelle pour la survie dans un espace qui échappe à l’autorité centrale des Etats modernes, la Mauritanie officielle a toujours évité la franche implication. Mais les actions répétées du GSPC (groupe salafiste de combat et de prédication), devenu Al Qaeda pour un Maghreb Islamique (AQMI) contre le pays a obligé les autorités à revoir les relations avec cette partie du Mali voisin. Du coup, les vieilles animosités, mais aussi alliances tribales se sont réveillées. Compliquant d’avantage la donne géopolitique pour les Etats qui entendent lutter contre le crime organisé et reprendre le contrôle de leurs territoires.
Sans prendre en compte la situation socio-historique de tout l’espace sahélo-saharien, on ne peut comprendre comment cette zone du Sahara est devenu le Waziristân de cette partie du monde. Ni comment AQMI a réussi momentanément son «insertion sociale» dans cet univers. Ni comment l’activité «économie de guerre» a fini par dominer, impliquant trafiquants, terroristes et populations locales. Mariages, manipulation des réseaux sociaux, instrumentalisation des frustrations légitimes des populations laissées à la marge du monde, financements occultes, clientélisme… AQMI réussit ce qu’aucune organisation similaire n’a pu avoir dans la zone : un ancrage social donc une raison politique. Les raisons économiques et financières sont déjà là.
Du coup, le procès de Sid’Ahmed Ould Hamma dit Oumar Sahraoui et de ses codétenus, ne pouvait se passer «normalement». Ce n’était pas un procès de militants de AQMI, comme ce fut le cas il y a quelques semaines. Ce n’est même pas le procès de responsables directs du rapt des Espagnols. Oumar Sahraoui n’a été qu’un complice. Il a juste apporté un «soutien technologique», en ce sens qu’il a aidé à exfiltrer le groupe en servant de guide. Il aurait été «ramené» par les véritables «opérateurs» du rapt qui comprendraient les dénommés Mohamed Ould Ahmed Deya dit Rouiji et Mini Ould Baba Ould Sid’El Mokhtar, tous deux maliens établis dans le nord de leur pays. Ils ont agi pour le compte de Belawar (Belmokhtar) Emir de la Katiba des Mulathamine (Enturbannés), la plus ancienne des branches de AQMI dans l’espace sahélo-saharien. C’est que l’enlèvement d’occidentaux est devenu une activité économique «normalisé» qui rapporte gros : en moyenne trois millions d’euros par tête. Une Somalie en miniature, sinon son embryon…
Bien avant l’ouverture du procès, nombreux sont ceux qui ont cherché à y voir la recherche d’un «arrangement» qui permettrait de répondre à certaines doléances de AQMI pour permettre la libération des otages espagnols. Tous les observateurs étaient aux aguets. Attendant la preuve des appréhensions. La précipitation ne suffisant pas. Elle viendra du Parquet qui change, du jour au lendemain – c’est le cas de le dire -, son réquisitoire. Le premier jour, le Parquet avait requis «la perpétuité et les travaux forcés» pour la plupart des accusés. Le lendemain, le substitut du Procureur a demandé à reformuler ses demandes pour être «plus raisonnables», «plus justes»… Lundi donc, le parquet requiert la prison à vie avec travaux forcés contre quatre des accusés de l'enlèvement qui avait eu lieu le 29 novembre 2009, y compris contre ce malien de 52 ans, Oumar Sahraoui. “C'est un retour à la raison”, a indiqué le procureur pour expliquer sa décision, une première dans l'histoire judiciaire de la Mauritanie, en soulignant que “Oumar Sahraoui ne détenait plus physiquement les otages”. Que les accusés de ces enlèvements étaient ”des mercenaires loués par l'un des émirs d'Aqmi“, l'Algérien Mokhtar Belmokhtar alias Belawar, et ils avaient “été payés pour ce service”, selon le parquet. L'atténuation des peines concerne également un Algérien, un Sahraoui et un Mauritanien de 75 ans, pour lesquels le parquet avait aussi réclamé la prison à perpétuité assortie des travaux forcés. A l'encontre d'une Mauritanienne et d'un Sahraoui placés sous contrôle judiciaire qui s'étaient présentés libres au tribunal, le parquet avait respectivement requis trois ans et deux ans de prison ferme pour “avoir apporté soutien et aide à des auteurs d'actes terroristes”.
La Cour Criminelle suivra : seul Oumar Sahraoui est condamné à 12 ans de prison ferme avec travaux forcés. Son homme à tout faire, Boukhary Ould Issawi, prend pour un an avec sursis. Les autres bénéficient de la relaxe pure et simple.
On se rende compte à la fin que chacun a pris pour son grade, sans pour autant refléter tout le bruit fait autour de l’arrestation de Oumar Sahraoui qui a été «enlevé» à quelques 200 kilomètres au nord-est de Tombouctou, selon ses propres allégations. Mais on se rend compte en même temps que tout est imbriqué. On passe facilement du domaine du trafic de marchandises vers la traite des personnes. Les accusés ont tous fait du commerce, pris des armes, été des guides… se déplaçant avec une facilité extrême entre la Mauritanie, le Sahara occidental, l’Algérie et le Mali.
Peut-on penser que l’objet du marchandage de la branche AQMI détenant les Espagnols n’est plus la libération de «combattants actifs» mais de «collaborateurs» occasionnels faisant la fortune du mouvement ? N’est-ce pas l’occasion pour Belawar qui est devenu un élément tribal de la zone et un chef de réseau, pour lui de faire la démonstration qu’il est tout aussi concerné par le devenir des ressortissants de son milieu social d’adoption que par celui de ses propres combattants ? Peut-on penser à un compromis entre la Mauritanie qui a entre les mains le sort de «fils prodigues» des tribus sahariennes, et ces tribus cherchant à atténuer – voire libérer – ces fils ? Dans ce cas, que pourraient donner ces tribus, sinon renseigner sur les groupes d’AQMI ? Peut-on chercher – et trouver - un lien entre ce procès et l’attaque perpétrée quelques jours après le verdict par l’Armée mauritanienne ? et lequel ?
Quelque chose s’est certainement passé entre le premier jour du procès (lundi 20/7) et le deuxième jour (mardi 21/7). Quelque chose qui a amené le Parquet représentant l’autorité publique à rectifier son réquisitoire. Qui a permis à la Cour d’être plutôt clémente. A Oumar Sahraoui de s’en sortir sans la peine maximale. Aux parties «occultes» (POLISARIO, Mali, tribus mauritaniennes et maliennes…) d’éviter le déballage public. Quelque chose qui a finalement arrangé toutes les parties. Visibles et moins visibles.
Reste à savoir quelles incidences sur les humanitaires espagnols prisonniers de Belawar quelque part dans le désert malien. Albert Vilalta, 35 ans, et Roque Pascual, 50 ans sont toujours séquestrés, depuis plus de sept mois, dans le nord du Mali.
Ould Oumeir
Source : La Tribune n°511
Ajouté le 27/07/2010 par Ould Oumeir Source : La Tribune n°511 - 0 réaction(s)


