Rencontre avec ... > Mohamed Aly Ould LOULY

Rencontre avec ... > Mohamed Aly Ould LOULY

La rubrique "Rencontre avec ..." du site de l'OCVIDH accueille le Professeur Mohamed Aly Ould LOULY, défenseur infatigable des droits de l'Homme. 
En effet, Le Pr Mohamed Aly ould LOULY est de tous les combats qui interpellent la dignité de l'homme. 
Il s'est notamment illustré, malgré un calendrier bien chargé, par sa présence constante et son soutien indéfectible aux actions des organisations des droits humains. 
Bref, ce qui fait la grandeur du Pr Ould LOULY, c'est cette capacité à transcender les contingences politiques et particularistes en consacrant son combat pour l'avénement d'un ordre plus juste en Mauritanie.
Notre invité a bien voulu aborder avec nous l'actualité brûlante des élections en Mauritanie, la campagne menée contre les réformistes, l'exécution de Saddam Hussein et la dernière sortie du colonel Ely en date du 27 janvier, sans langue de bois et avec courage.






Le Professeur Mohamed Aly Ould LOULY





Mohamed Aly Ould Louly, vous êtes de retour de la Mecque, qu'Allah agrée votre
pèlerinage



Mohamed Aly O. Louly :

Amine, et celui de tous les pèlerins.



Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?


Mohamed Aly O. Louly :

Je suis un démocrate musulman mauritanien.

Je suis un enseignant-chercheur Mauritanien, vivant essentiellement à
l'étranger depuis une quinzaine d'années. Je vis en dehors de la Mauritanie,
mais la Mauritanie vit incessamment en moi. Je souffre donc de l'incurable mal
de la mère patrie. C'est un mal dont je ne souhaite d'ailleurs pas me guérir.
C'est en fait une véritable chance de sortir du pays pour mieux le voir et le
comprendre. On y perd effectivement en connaissance du terrain, mais on y gagne
en discernement et en perspicacité en échappant à l'influence néfaste de la
culture du désespoir et du défaitisme.

Je suis un démocrate dans le sens ou je suis de ceux qui croient que la
démocratie, la vraie, celle qui donne au peuple, à tout le peuple, le moyen de
choisir librement ses dirigeants, est une voie qui est de nature à mener le
pays à l'ouverture et la stabilité politiques. C'est la voie qui peut porter
aux affaires des forces désireuses d'un changement réel ; c'est la voie de la
sagesse qui ouvre les perspectives d'un avenir meilleur que les Mauritaniens
méritent tant et dont le pays a tant besoin.

Je suis enfin un musulman. Ne pas dire que je me sens musulman avant tout,
serait mal me définir à vos lecteurs. J'aspire plus exactement à devenir
musulman, car être réellement musulman, c'est en fait cela précisément l'idéal
d'accomplissement de l'être humain. Un idéal probablement atteint par des
prophètes, des véridiques et des témoins-martyrs (chuhada'). On ne peut
prétendre être musulman au même sens que l'était le prophète Ibrahim, qui fut
d'une part l'inventeur du vocable "musulman" et d'autre part celui qui en a
donné le sens parfait et l'exemple suprême. Il faut comprendre l'Islam ici dans
le sens profond de religion (din) et non dans le sens particulier de
législation (chari'a). La législation change de prophète en prophète pour tenir
compte du contexte, mais l'essence de l"islam, l'adoration du Dieu unique,
parfait et absolu, est l'invariant qui demeure inchangé. L'islam est aussi la
religion naturelle de tout l'univers. Les oiseaux et les arbres adorent le même
Dieu qu'adore tout nouveau-né. Le problème est que ce dernier a la redoutable
liberté de rompre le lien et de renier sa nature. « N’as-tu pas vu que c’est
devant Dieu que se prosternent tous ceux qui sont dans les cieux et tous ceux
qui sont sur la terre, le soleil, la lune, les étoiles, les montagnes, les
arbres, les animaux, ainsi que beaucoup de gens ? » (Sourate 22, verset 18).
Cette vision ecumenique de l'islam, qui n'est pas une religion parmi d'autres,
mais La religion naturelle et primordiale, redonne son âme à l'universalisme, à
l'éthique et à l'écologie.



La Mauritanie vient de vivre ses premières élections qualifiées de
transparentes. On attendait une victoire écrasante des forces de l'opposition.
Comment expliquez-vous ce score plutôt mitigé ? Et quelles en seraient les
conséquences sur la gestion du pouvoir législatif
 ?


Mohamed Aly O. Louly :

Les dernières élections municipales et législatives étaient effectivement
globalement transparentes. Il n'y a eu ni fraude massive ni bourrage des urnes.
Il n'y a cependant pas eu la neutralité des autorités de la transition. Des
éléments du CMJD et des membres du gouvernement ont ouvertement fait campagne
pour des listes faussement indépendantes. Les "indépendants" créés par le CMJD
sont le nouveau parti du pouvoir, le PRDS-bis. L'étiquette est renouvelée à
chaque fois, mais la réalité essentielle du parti du pouvoir est toujours la
même. Ce parti s'appelait le Parti du Peuple Mauritanien (PPM) sous Mokhtar O.
Daddah, les Structure d'Education des Masses (SEM ou Hayakil) sous Haidalah, le
PRDS sous Ould Taya et "Les Indépendants" sous le CMJD. C'est cette ingérence
des militaires dans le processus électoral qui explique que la victoire de la
CFCD n'a pas été écrasante comme vous l'attendiez. Cela dit, avec les 41
députés de la CFCD et les quelques députés réellement indépendants, le pole du
changement me parait détenir la majorité absolue de l'assemblée nationale. Il
revient donc à ce pole de former un gouvernement à même de pérenniser et de
renfoncer les acquis.



Des questions fondamentales, telles le passif humanitaire et la cohabitation
ont été passés à la trappe par la junte militaire. Cette posture augure-t-elle
une volonté de maintien des tensions entre communautés dans le seul but de
pérenniser l'état d'exception et biaiser par là même la démocratie
 ?


Mohamed Aly O. Louly :

Il est vrai que le CMJD a volontairement refusé de traiter le passif
humanitaire, alors que la chute de Ould Taya était le moment idéal pour régler
le problème. Organiser le retour des déportés, opérer leur réinsertion,
demander au nom de l'armée le pardon aux victimes auraient été des mesures
d'apaisement de nature à jeter les bases d'une véritable réconciliation
nationale. Nous avons donc perdu une occasion d'or, mais mon analyse des
motivations de ce grand rendez-vous manqué est différente de votre proposition.

Le CMJD est principalement composé d'officiers supérieurs proches du régime
déchu. Ils croient peut-être avoir affaire à une boîte de Pandore qu'ils
craignent d'ouvrir car l'institution militaire est la plus impliquée dans le
passif humanitaire. Ils ont donc préféré la solution sécuritaire qui ne résout
rien, mais reste sans danger immédiat pour le CMJD. Ils ont, du coup, raté la
solution politique qui aurait pu régler le passif humanitaire sans chasse aux
sorcières. Ils ont donc finalement laissé pourrir le problème. Ils ont même
refusé de créer une circonscription électorale pour le vote des Mauritaniens de
l'étranger justement pour ne pas que les déportés aient un poids électoral.

Cela dit, à part la promesse d'organiser des élections transparentes en
assurant la neutralité de l'administration, le CMJD n'a réglé aucun grand
problème du pays. Ce qu'on peut appeler aussi le passif économique a
implicitement été amnistié. Le président du CMJD a plusieurs fois répété
qu'aucun détournement des deniers public, intervenu avant le 3 août 2005, ne
sera sanctionné. Il y avait la aussi une possibilité de récupérer une bonne
partie des deniers publiques sans forcement opérer une autre chasse aux
sorcières. Il suffisait d'appeler et de pousser les grands acteurs économiques
et financiers à réviser, rétroactivement, leur rapport à l'Etat et leurs
affaires avec lui. On a craint là aussi d'ouvrir la boîte de Pandore.

Le CMJD n'a donc finalement réglé aucun grand problème du pays. La classe
politique ne voulait toutefois pas l'un critiquer sévèrement car les militaires
promettaient de rester neutres lors du processus électoral. La grande
désillusion vient aujourd'hui du reniement de cet engagement qui devait être la
principale, sinon l'unique, grande réalisation du CMJD.



Zeine Ould Zeidane, Dahan, Ould Cheikh Abdallah, Brahim Abdallah, Haidallah.
Des candidats qui se sont fait connaître. Nos lecteurs aimeraient bien saisir
les contours politiques de chacun de ces personnages, au-delà des discours
politiciens
.


Mohamed Aly O. Louly :

Je ne souhaite pas m'exprimer sur les candidats qui n'ont pas encore bénéficiés
du soutien de forces politiques majeures. Je ne retiens donc de votre liste que
le candidat Sidi Ould Cheikh Abdallahi qui fait déjà couler beaucoup d'encre et
de salive.

C'est le fils d'un grand cheikh, un éminent maître de l'école spirituelle
Tidjaniyah. Sa famille est connue pour la culture et le savoir. La famille
Cheikh Abdallahi, dans laquelle j'ai personnellement plusieurs amis, force
l'admiration par les grandes qualités humaines de ses membres et leur brillante
réussite dans les études modernes. Je n'ai donc personnellement qu'estime et
amitié pour cette noble et grande famille.

Cette candidature pose cependant problème car les informations sont
concordantes sur le fait qu'elle bénéficie du soutien de quelques éléments du
CMJD, notamment Mohamed O. Abdel Aziz et Mohamed O. Ghazwani. Le CMJD trahit là
son engagement à la neutralité sur lequel repose la légitimité morale de son
pouvoir durant la période de transition. Ceux qui parlent seulement de rumeurs
de soutien savent en général que la chose est avérée, mais ils choisissent de
ménager les militaires. Ils ne veulent aussi pas répandre cette information
pour ne pas participer à la promotion de cette candidature. Je crois que ce
n'est pas la bonne stratégie. Nous devons au contraire à l'opinion publique des
éclaircissements sur ce qui se passe et cela n'ajoutera pas grand-chose à la
campagne que les militaires ont pratiquement déjà terminée.

La réalité est que e CMJD avait deux schémas pour renier ses engagements :

Le premier schéma de trahison des engagements est celui que défend actuellement
le président du CMJD. On penser un moment qu'il devait pour cela rejeter la
loi, effectivement anticonstitutionnelle, privant Ely O. Mohamed Val de son
droit à la candidature. Cette première option, qui aurait eu le mérite de la
franchise et la clarté, aurait été insoutenable. C'est pourquoi on vient
d'inventer la tactique du vote blanc qui compte dans les suffrages exprimés !
Le Colonel-président aura quand même un grand problème de légitimité aux yeux
de l'opinion nationale et un sérieux problème de reconnaissance par la
communauté internationale. Les atouts que nous avons aujourd'hui, c'est d'une
part une forte maturité politique des Mauritaniens aspirant au changement et,
d'autre part, la présence importante d'observateurs internationaux.

Le deuxième schéma de reniement des engagements est celui qui a déjà bien
fonctionné lors des élections législatives et municipales. C'est celui de faire
en douceur une campagne pour un camp. Il s'agit de concéder la transparence du
scrutin tout en trahissant l'engagement de neutralité. C'est l'option défendue
par le duo Ould Abdel Aziz et Ould Ghazwani.

Cette dernière option n'est plus un secret et la propagande de sa justification
bat son plein actuellement. Le CMJD chercherait à mener à terme le processus
démocratique en aidant les citoyens à faire le bon choix ! En faignant croire
que le principal engagement des militaires, celui de la neutralité, engagement
sur lequel repose toute leur légitimité, pouvait être respecté dans cette
combine, on nous rappelle que ces militaires sont des citoyens pouvant bien
afficher leurs préférences. Autant dire qu'on s'achemine vers une nomination du
président au lieu de son élection ! C'est une démocratie inédite, c'est la
démocratie vue par le CMJD.


A deux mois des présidentielles, la CFCD peine à aligner une candidature
unique, au risque de perdre au 1er tour. Pensez-vous, comme certains, que la
multiplicité des candidats offre le gage d'un 2ème tour incontournable
 ?


Mohamed Aly O. Louly :

Un deuxième tour aurait été inévitable si ce n'est la partialité des autorités
de la transition. Cela dit même avec cette ingérence, on aura probablement un
deuxième tour, s'il n'y a ni bourrage des urnes ni partialité de
l'administration.

Le problème de l'ingérence des militaires a bien été illustré par les élections
municipales et législatives : beaucoup de dignitaires du monde rural ne savent
pas résister au choix du pouvoir. Ils traînent dans leur alignement, peu
courageux, aux autorités du moment, des groupes tribaux et ethniques encore peu
perméables aux appartenances modernes, tels les courants de pensée et les
partis politiques. Tout comme à l'ère de Ould Taya, les citoyens de la
Mauritanie profonde sont vendus comme un troupeau en échange de prévisibles
privilèges.

Les militaires avaient déjà perturbé les élections municipales et législatives
en créant les Indépendants. En soutenant un candidat aux élections
présidentielles, ou en maintenant cette ordonnance ridicule de vote blanc
comptant comme suffrage exprimé, ils saboteraient la principale étape de la
transition. Ce faisant ils aurait trahi leurs engagements, la classe politique
qui les a soutenus sur leur base, le peuple mauritanien qui aspirait au
changement, et toute la raison d'être de cette longue transition qui avait
justement pour but d'organiser le processus électoral dans la transparence et
la neutralité de l'administration.



La création de MRN (Mouvement pour la Réconciliation Nationale), qui entend
bien peser de tout son poids pour faire entendre la voix des négro-africains,
ne risque-t-elle pas d'affaiblir la CFCD
 ?


Mohamed Aly O. Louly :

C'est tout le contraire, le MRN est naturellement proche de la CFCD. Il s'agit
globalement d'opposants à l'ancien régime. Le MRN, pour qui la réconciliation
nationale est la priorité, enrichit le pole du changement, enclin parfois à
prioriser l'accès au pouvoir. Il reste toutefois au MRN comme à la CFCD de se
mobiliser pour promouvoir le changement dans le Gorgol et les deux Hodhs où les
listent indépendantes avaient raflé beaucoup de sièges lors des dernières
élections législatives.



L'OMDH, l'organisation des droits de l'Homme dont vous êtes membre fondateur
a condamné les violences policières sur les étudiants de l'université de
Nouakchott. Comment expliquez-vous cette répression dans une transition qui se
pose en rupture avec les pratiques du passé
 ?


Mohamed Aly O. Louly :

Il n'y pas du tout eu rupture avec le passé. Il y a bien plus de continuité que
de changement dans cette période transitoire. Comment pouvez-vous imaginer une
rupture politique entre deux Colonels-présidents amis d'une trentaine d'années.

La mort politique de Ould Taya était programmée depuis sa fuite devant les
cavaliers du 8 juin 2003. Le mérite du CMJD, c'est de l'avoir compris à temps
et d'avoir précipité sa fin pour ne pas être emporté dans son sillage.

Les militaires semblaient d'entrée saisir la gravité de la situation. Ils ont
affiché la volonté d'organiser dans la transparence et la neutralité la
compétition politique durant la période de transition. C'était la meilleure
façon avec laquelle le régime pouvait se racheter. C'est pourquoi l'opposition
l'a soutenu en pariant sur la sincérité des militaires.

Comme toujours, les nouvelles autorités ont pris goût au pouvoir. Au lieu de se
racheter en apportant une reforme politique, le régime tente maintenant de se
régénérer. Je le craignais, c'est pourquoi j'avais appelé sur Al-Jazeera, le
jour même du coup d'Etat, à une forte réduction de la période de transition.



Selon vous, qui serait le candidat à même d'incarner le mieux la
réconciliation nationale et la bonne gouvernance
 ?


Mohamed Aly O. Louly :

Il y a un critère discriminant qui permet de partager clairement les candidats
entre deux classes dont la disposition à travailler pour une réconciliation
nationale est très différente. Ce critère est la position par rapport aux
déportés.

Une première classe de candidats répète le discours de Ould Taya, repris
d'ailleurs par Ould Mohamed Val, disant qu'il n'y a aucun problème à ce qu'un
déporté, dont la mauritanité est avérée rentre chez-lui. Mauritanité rime
d'ailleurs dangereusement avec ivoirité. C'est le discours des candidats qui
ont peur du passé et pensent que son oubli est la solution. Les candidats de la
deuxième classe mesurent beaucoup plus la gravité du problème, savent que
l'oubli est impossible, et se disent favorables à un retour digne et organisé
des déportés. Cette dernière classe est évidemment plus indiquée pour mener une
réconciliation nationale. Elle est évidemment plus à chercher dans le pole du
changement.

Pour ce qui est de la bonne gouvernance, je crois que les forces du changement
sont aussi plus qualifiées pour l'opérer. On ne peut reconduire les mêmes aux
affaires et espérer une véritable amélioration des choses.


Sur un autre registre, quand on parle des Réformateurs, beaucoup pensent
aux islamistes, aux talibans, à l'impossibilité d'un débat politique et au
refus de la différence. Qu'opposez-vous à cette défiance 
?


Mohamed Aly O. Louly :

Les Réformistes n'ont rien avoir avec les Talibans et les groupuscules
extrémistes et violents. Le courant de pensée réformiste (Al Islah) est vieux
d'un siècle dans le monde musulman. Sa référence est l'Islam et son objectif
premier est de faire sortir les musulmans de la pauvreté et de l'ignorance dans
lesquels ils se trouvent. Nous avons besoin d'une véritable renaissance pour
sortir de la décadence dans laquelle nous nous trouvons. Ce courant de pensée a
réussi à mener le monde musulman d'un état de dormition (Ghaflah) à un état
d'éveil (Sahwah). Nous vivons toujours dans le sous-développement mais il y
aujourd'hui une effervescence de réflexions et d'efforts pour nous en sortir.
Il y a déjà une réussite politique en Turquie, des progrès au Maroc, des
tentatives en Egypte…etc.

Les Réformistes n'ont donc rien à voir avec les Talibans, mouvement
traditionnel né des écoles Afghanes, loin d'être préparé à gouverner un pays.
Les Talibans ne cherchaient d'ailleurs pas le pouvoir au début. Toute leur
ambition était d'instaurer la sécurité à Kandahar. C'est quand cet objectif fut
atteint que le pouvoir est rapidement tombé dans leurs mains. En dehors de leur
faible qualification et leur compréhension archaïque de l'Islam, ils ont eu la
mauvaise idée d'accueillir des groupuscules extrémistes et violents.

Le problème de la confusion que vous présentez est que certains médias, et
certains adversaires politiques des Réformistes, utilisent volontairement le
vocable "islamistes", néologisme trop négativement chargé, pour faire peur des
Réformistes et faire penser, comme vous le dites, "aux talibans, à
l'impossibilité d'un débat politique et au refus de la différence". Il faut
refuser cette confusion qui essaie d'incriminer toute référence à l'islam.
C'est ce que les Réformistes font en affirmant que l'Islam est la solution tout
en rejetant les compréhensions archaïques et les mouvements extrémistes et
violents, d'une part, et toute en refusant l'oppression et la dictature de
l'autre part. C'est pourquoi les Réformistes revendique Al-Wasatiyah (le
centrisme, la mesure et la modération) comme valeur essentielle.

On ne cesse de rappeler que les Réformistes Centristes sont des démocrates
musulmans progressistes qui n'ont rien à voir avec les concepts effrayants de «
théocratie », «islamistes terroristes », «fondamentalistes réactionnaires », «
antisémites », «talibanisation », « haine de l’Occident », ou « prosélytisme ».
La bonne réponse à la propagande malsaine qui les en accuse est la suivante :
<< Ils veulent éteindre la lumière de Dieu avec leurs bouches, alors que Dieu
parachèvera sa lumière >> (Sourate 61, verset 8).



La communauté mauritanienne est plus que jamais divisée sur l'exécution de
Saddam Hussein. Un grand nombre de négro-africains voient en Saddam un
dictateur sanguinaire qui avait exacerbé les tensions entre les communautés et
encouragé l'épuration de la Mauritanie de sa composante non arabe. Les
arabo-berbères, dans une proportion importante le considèrent comme le héros
qui combattait pour l'unité de la nation arabe. Quel châtiment pour les
dictateurs convaincus de génocide
 ?


Mohamed Aly O. Louly :

Je ne crois pas que la divergence soit réelle à ce point. Saddam était un
dictateur et lui-même l'avait un peu concédé lors de son procès. L'idéologie
baathiste a certainement participé, comme tous les nationalismes étroits, à
exacerber les tensions entre les communautés. Cela dit, le régime de Ould Taya
me parait avoir la plus grande responsabilité dans le passif humanitaire. Ce
régime n'était pas sous les ordres de Saddam lorsqu'il déportait ses
concitoyens.

Il n'est également pas très exact que les Arabes Mauritaniens considèrent
Saddam comme un héros. Il est considéré ainsi par le courant baathiste,
aujourd'hui très peu populaire dans le monde arabe. Les nationalistes arabes
n'existent d'ailleurs pratiquement plus dans le sens populaire dans le monde
arabe en général et en Mauritanie en particulier.

Il y a en revanche une forte condamnation de l'occupation de l'Irak par les
Etats-Unis. Cette condamnation du colonialisme est d'ailleurs souvent doublée
d'une condamnation de la dictature. Il y a également eu une forte condamnation
de la manière dont les Américains et leurs alliés ont exécuté Saddam. Tout
comme ses images de captivité, il y avait manifestement une volonté de
provoquer les Irakiens Sunnites. Il a été pendu le jour de la fête musulmane et
dans une ambiance revancharde et malsaine. Des miliciens chiites cagoulés
pendaient, en l'insultant, ce qui n'était plus qu'un vieillard répétant la
chahadah.

Mon ami Mohamed Moctar Shinqiti faisait remarquer dans un récent article que
Saddam a été jugé et pendu pour le meurtre de 148 Shiites Irakiens, alors qu'il
est responsable de la mort de centaines de milles d'Iraniens, de plusieurs
milles Kurdes et de plusieurs milles opposants d'Arabes sunnites. Ce contre
sens eut lieu car les Américains cherchaient à exacerber les tensions entre les
sunnites et les chiites pour que le peuple irakien trouve dans l'occupation un
moindre mal, préférable à la guerre civile.



Quelle lecture faites-vous du discours, en date du 27 janvier, du colonel
Ely ould Mohamed Vall
 ?

Je rejette totalement son discours, en bloc ; aussi bien la forme, le fonds, le
le rôle politique qu'il veut donner à l'armée après la transition et sa
nouvelle modification de la loi organisant l'élection presidentielle.

Sur la forme, il faut d'abord que ce chef de l'Etat arrête de hurler comme un
chef de police. Ce sont les officiers de police des dictatures qui s'expriment
de la sorte. Il semble avoir gardé ce mauvais style de ses vingt ans de
responsable à la Sécurité de Ould Taya. Il faut qu'il comprenne maintenant
qu'il s'adresse à une classe politique qui n'a que faire de sa colère. Ce ton
menaçant est complètement ridicule, on ne peut clore un débat politique en
criant au silence.

Sur le fond, il s'agit d'une infructueuse tentative de censure qui ne passera
pas. Il relève de la liberté d'expression de chaque Mauritanien de traiter des
problèmes de son pays, fussent-ils sensibles aux yeux du CMJD. C'est un droit
élémentaire et un devoir citoyen que d'échanger publiquement sur ces problèmes
pour leur trouver des solutions. De quelle légitimité un colonel putschiste
pourrait-il se prévaloir pour arrêter les initiatives citoyennes ? C'est
véritablement le monde à l'envers.

Je rejette enfin le projet du président du CMJD concernant la présence de
l'armée dans le jeu politique après la transition. L'avenir de l'armée après la
transition était la question la plus urgente à discuter par la classe
politique. Le président de l'UFP, Mohamed Ould Maouloud, avait brillamment
appelé à un débat public sur cette question. La réponse du CMJD est donc
finalement de refuser ce débat, le clore avant qu'il commence. Le CMJD ne veut
pas de ce débat puisqu'il dispose pour l'armée d'un projet que la classe
politique ne saurait accepter. Ce projet est d'ailleurs assez clair, le
président du CMJD cherche à justifier la présence de l'armée dans le jeu
politique au-delà la transition. La justification serait une mission
supérieure, l'armée serait gardienne des intérêts supérieurs de la nation. La
combine n'étant pas encore bien ficelée, le chef de l'Etat n'a pu énumérer de
ces fameux "intérêts supérieurs" que le maintien des relations diplomatiques
avec Israël et le non retour de la Mauritanie à la CEDEAO.

Le CMJD cherche donc à trouver un système qui fonctionne, au mieux comme le
modèle turque, au pire comme le modèle algérien. Il est d'ailleurs beaucoup
plus proche de ce dernier, et ne cache plus son reniement de l'engagement à la
neutralité. Cette dernière serait d'ailleurs un "laisser-aller" selon
l'expression du président du CMJD.

L'autre option, celle de l'immixtion directe des militaires dans le processus
électoral, ne semble toutefois pas totalement voir été écartée par le CMJD,
dont le président fait allusion à un possible rôle si aucun candidat ne
totalise plus de 50% des suffrages exprimés. La combine étant de faire campagne
pour le vote blanc et compter ce dernier dans les suffrage exprimés afin de
rendre impossible les fameuses 50%. Le tout avec une nouvelle ordonnance datant
de ce mois de janvier pour couvrir la supercherie d'un semblant de
justification juridique. Mon avis est que la justification de l'intervention
directe reste encore à peaufiner. C'est tellement grossier. La classe politique
doit absolument refuser cette pathétique et ultime tentative.

La lutte politique des forces du changement ne fait donc que commencer et, n'en
déplaise au chef de l'Etat, le débat est loin d'être clos…

Merci d'avoir bien voulu répondre à nos questions


Propos recueillis par Mamadou Saïdou SY, Almouda KEBE et Abibou DRAME



Ajouté le 30/10/2009 par OCVIDH - 0 réaction(s)

Réagir