Rencontre avec ... Mourtoudo DIOP
OCVIDH: Mourtoudo DIOP, bonjour ! L'Organisation est heureuse de vous recevoir pour cette première de la rubrique "Rencontre avec..."
Si on a le sentiment de vous connaître dans les milieux de l'Opposition, ce n'est pas toujours de manière exhaustive, voulez-vous dire à nos visiteurs qui est Mourtoudo ?
Mourtoudo DIOP:
Je m'appelle Mourtoudo DIOP. Mourtoudo veut dire en Poular un révolté contre toutes les formes
d'injustice.
Je suis né à Mbagne en Mauritanie, vers 1942. C'est à cause de mon Père Samba Boudel DIOP, ancien chef du
village que j'ai fréquenté l'école française. Ma formation secondaire s'est faite à Saint Louis du
Sénégal ( Ancienne capitale de la Mauritanie et du Sénégal). C'est dans cette capitale de l'élégance et
du bon vivre Sénégalais comme le disait l'écrivain Ousmane SOCE que j'ai flirté avec le PAI ( Parti
Africain de l'Indépendance ) dirigé par le pharmacien Majmouth DIOP qui se battait pour l'indépendance,'unité Africaine et le socialisme c'est à St Louis donc qu'a débuté ma formation politique. depuis 1956 à nos jours, tous les Mauritaniens honnêtes savent que je n'ai jamais pactisé avec nos régimes d'oppression et d'exploitation. Je suis toujours dans l'opposition et je me considère aussi comme le Doyen de cette opposition, le gardien du temple de la résistance, le
patriarche qui doit contribuer au rassemblement des forces vives du progrès en vue de la construction
d'une autre Mauritanie débarrassée de toutes les tares et les injustices que nous combattons aujourd'hui.
J'ai été fonctionnaire des Douanes. J'ai été Secrétaire Général du Syndicat de mon administration
au temps de Elimane KANE et de FALL Malick, de SY Yaya . C'est à ce titre que j'ai eu à faire une formation syndicale à l'école des militants d'Asie, d'Afrique et d'Amérique latine de Moscou de 1966 à 1968. J'ai fais ma formation Universitaire à l'université de Taras Grégorivitch Chevchenko de Kiev ( URSS), à l'université de Paris VIII, à la Sorbonne, au Collège de France.
Je suis professeur en Sciences Sociales. Je suis chercheur en sociolinguistique. Je suis poète
écrivain en langue Poular. Je suis l'un des principaux pionniers de la promotion du Poular et de nos langues
nationales à l'échelle mondiale. J'ai écrit et traduit des dizaines de livres dont le CORAN, la Théorie de la
Formation de l'univers depuis le Big Bang à nos jours, la chimie; la recherche scientifique nous permet-elle
d'accéder à la connaissance de DIEU? J'ai traduit Nation Nègres et Cultures de Cheickh ANTA DIOP en poular, je suis l'un de ses héritiers spirituels qui diffuse partout ses thèses pertinentes.
OCVIDH: Qu’est-ce qui motive votre combat pour la réhabilitation et l'enseignement des Langues nationales en Mauritanie ?
M.D:
Je suis politologue de formation. J'ai beaucoup écrit sur l'oppression des minorités nationales à l'échelle
mondiale et plus particulièrement l'oppression des minorités nationales et raciales en Mauritanie. Tous
les observateurs politiques savent que l'Etat Mauritanien est RACISTE, Diviseur, criminel, tribaliste, injuste. Depuis Moctar Ould DADA ce beau pays habité par des blancs et des noirs a connu des tensions insupportables, engendrées par la volonté de ses divers chefs d'Etat de vouloir utiliser une langue ( ARABE), l'imposer sans débat populaire, et liquider les langues des noirs: Poular, Soninké, Wolof, Bambara
et même le Hassanya la langue des Arabo-berberes que nous défendons. Cette injustice est insupportable c'est
le mouvement des 19 dirigé par Abdoul Aziz BA qui a été le premier à contester cet arbitraire. Les gens
de ma génération ne défendent pas le français contre l'Arabe. Nous soutenons les acquis de la langue arabe,le développement de cette langue dans tous les domaines mais en Mauritanie nous n'avons pas seulement
que l'arabe il faut que toutes les autres langues nationales soient aussi utilisées comme des langues de
travail et de gouvernement. Il faut que toutes les langues aient le même temps d'antenne à la radio et à
la télévision. Il faut qu'on permette à chaque Mauritanien et Mauritanienne de maîtriser d'abord sa
langue maternelle et de s'ouvrir à la langue de son voisin et aux langues étrangères. Ceci est possible il
n'y a que la volonté politique de l'Etat qui manque.
Donc au lieu d'une phagocytose linguistique, nous souhaitons une symbiose culturelle.
Je suis partisan donc de la solution de la question nationale. Bien sûr ça demande un grand développement
que je ne pourrai pas aborder dans ce texte.
Ce qui ma poussé à m'intéresser aux langues nationales c'est le contexte particulier de la Mauritanie où nos
chefs d'Etat bornés ont voulu massifier, standardiser,
effacer les particularités culturelles, c'est à dire
nous faire sombrer dans l'anthropie( ?), une mort collective. En tuant une langue, on tue une nationalité. C'est un crime contre l'Humanité. Etant
donné que nous ne sommes pas contre la langue arabe,ni même contre les blancs mauritaniens, ce sont nos parents et nos frères, nous voulons vivre ensemble
avec eux je me demande pourquoi veulent - ils nous effacer, nous marginaliser, faire de nous des êtres
taillables et corvéables à merci, c'est à dire des esclaves dans la terre de nos ancêtres. Nous
connaissons bien l'histoire de ce pays dont le nom préhistorique est GANNGARI. Il était habité en premier
lieu par des noirs qui ont construit de très célèbres empires: Ghana, Tékrour, Mali, Monamatapa etc... Je
n'en veux pas aux maures en tant que tels. J'en veux à l'Etat qui est raciste et surtout l'Etat de Maouya
qui est le dernier bastion de l'apartheid en Afrique.
Il a organisé des crimes sur les militaires et les civils. Il a déporté, il a licencié massivement les
noirs, il a confisqué les terres du Walo. Par conséquent tout Mauritanien sain d'esprit, quels que soient sa race et son sexe, doit se dresser contre l’injustice.
OCVIDH:Vous aviez séjourné il y'a quelques années en Mauritanie. A quoi vous étiez-vous consacré durant cette période et quels ont été vos contacts avec l'Opposition de l'intérieur ?
M.D:
La Mauritanie doit changer. Elle est bâtie sur l'injustice, la discrimination, l'esclavage, l'exclusion, il y'a le feu qui couve. Les violences de 1986 à 1991 sont fraîches dans nos mémoires. Tant que
ces injustices ne sont pas toutes réparées, il est difficile de restaurer la concorde nationale. La
domination des maures blancs sur les noirs n'est pas irréversible. Nous avons créé les conditions pour la
stopper et la remettre en cause. Les maures seuls ne peuvent pas construire la Mauritanie sans les noirs,
les noirs de même, ne peuvent pas la construire sans les maures, donc tous ceux qui sont avides de justice, de paix, de liberté, de progrès, d'égalité
et de concorde doivent se donner la main, je veux dire blancs et noirs pour construire une Mauritanie non pas
d'exclusion, mais d'union dans le respect de toutes les différences culturelles, et raciales.
OCVIDH: Depuis le 8 avril 2000, Monsieur CH'BIH Ould Cheikh Melaînine, Leader du Front Populaire mauritanien est détenu arbitrairement par le régime du colonel Taya, dans des conditions insoutenables et au mépris de toute règle de justice. Le Parlement européen vient de l'honorer à Bruxelles et vous étiez présent. Quelles signification et portée donner à cette cérémonie ?
M.D:
Le régime de Maouya est trop criminel et rétrograde.
C'est le régime le plus barbare du XXème siècle . Il n'est pas question de dialoguer avec lui. Il n'y a que
des opportunistes qui tiennent ce langage et non nous.
Alors Maouya ne joue que sur la division entre les blancs et les noirs, entre les différentes tribus des
maures blancs, entre les noirs eux mêmes, il a crée un mur entre les noirs et les blancs entretenu par la
terreur et la répression. J'ai vécu 10 ans au Sénégal, je suis retourné par hasard en 2001 en Mauritanie,
c’était juste pour aider ma mère à se soigner. J'ai constaté une léthargie totale au niveau des formations
politiques, et même une anesthésie culturelle, alors que fallait-il faire? Je me suis lancé dans la
bataille pour faire revivre les structures culturelles du Poular. J'ai constaté que tous les noirs avaient
peur de s’impliquer réellement, ils ne se complaisaient que dans des luttes de salon, ils avaient oublié les
problèmes cruciaux. J'ai organisé des dizaines de conférences politiques et culturelles. Au début ils avaient peur d'y participer massivement, à la fin leur nombre augmentait. Et après j'ai contacté les formations politiques pour tenter de les rassembler et
de les inciter à participer aux élections législatives d'octobre 2001; ainsi donc 5 partis politiques ont répondu à mon appel chez le député KANE
Hamédine: AC, Front Populaire, UFD, le PLEJ, AJD ; un compromis était trouvé. J'ai pu obtenir un visa pour rejoindre la France. Il faut rappeler que, comme
beaucoup de Mauritaniens, je suis victime des conséquences de la répression politique de 1986. Depuis lors je suis sourd. La communication avec moi ne s'effectue que par écrits. Bien que ce soit un handicap majeur cela ne m'a pas ramolli. Au contraire.
Cette situation m'incite davantage à lutter avec tous les compatriotes sérieux pour renverser le régime de
Maouya et solutionner tous les problèmes pour lesquels nous nous battons aujourd'hui.
L'objectif N°1 est de rassembler nos forces dispersées; comme le Sénégal l'avait fait au temps de Abdou DIOUF. Créer donc un grand cadre qui constituera un laboratoire d'idées, une force de mobilisation, un contre pouvoir.
Donc ce grand cadre doit être charrié par une utopie accessible.
L'opposition mauritanienne de l'intérieur et de l'extérieur est trop divisée, trop enfoncée dans la division. Tant qu'elle ne se débarrassera pas de cette
situation, il lui sera trop difficile de faire triompher ses objectifs. L'unité doit être notre credo
N°1 autour d'une plate-forme minimale. Nous avons tenté d'expérimenter ces idées ici en France avec de
vaillants compatriotes comme vous et d'autres . Notre effort a été couronné de succès, le 03 Novembre 2002.
Nous avons pu à l'unanimité absolue créer LE CADRE DE CONCERTATION ET DE CONVERGENCE DEMOCRATIQUE
MAURITANIENNE ( CC/ CDM) où il y'a actuellement 15 formations politiques et des organisations de défense
des droits l'homme et autres. Le projet d'annonce a été amélioré. Certaines de nos formations l'ont reçu,
d'autres le recevront bientôt. S’il plaît à DIEU une réunion sera organisée avant la fin du mois de Février 2003 pour démarrer nos activités communes.
A propos maintenant de l'invitation de l'opposition mauritanienne au parlement européen, cela a été une
grande surprise pour moi. Le 28 janvier 2003 j'étais à Orléans avec KEBE Abdoulaye. L’épouse de Ch’bih me
téléphone pour me dire que son mari me demande de le représenter à Bruxelles le 29 janvier à 11h00. Beaucoup de choses me lient à Ch’bih :
je suis membre de son comité de libération et président d'honneur du comité international de sa mise
en liberté. Donc Vous avez lu le compte rendu que j'ai fais après cette cérémonie historique. Nous avons noué
des contacts sérieux qui pourront un jour être utiles à notre nouveau cadre.
En conclusion:
Je ne peux pas tout dire j'étais obligé de me résumer.
Continuons à travailler au rassemblement de l'opposition mauritanienne de l'intérieur et de
l'extérieur, à clarifier nos objectifs, à renforcer nos rangs en dépit de toutes les réticences, les
calomnies, les dénigrements, les zizanies que quelques brebis galeuses tenteront de semer dans nos
rangs. Donc en tant que doyen de l'opposition Mauritanienne mon seul rôle est de vous aider à vous
rassembler, à vous encourager, à mettre à votre disposition, vous les jeunes notre modeste expérience.
Avec ALLAH et vous et notre détermination nous vaincrons le fascisme Mauritanien.
Merci d’avoir bien voulu répondre à nos questions
2 MARS 2003
© OCVIDH
Ajouté le 31/10/2009 par OCVIDH 2 MARS 2003 - 1 réaction(s)


A la mémoire de Dr Mourtoudo
Interview du Journal Essiraje Hebdo avec le Dr Mourtoudo Diop doyen des opposants mauritaniens.
" DEKAALEM ne défend pas le français contre l’arabe, mais l’enseignement de toutes nos langues nationales y compris le Hassaniya qui est officiel au Sénégal mais écrabouillé en Mauritanie "
Pour les politiciens, il est le doyen des opposants Mauritaniens. Pour les hommes de culture on le surnomme « Baba legnol ». Mais il s’agit de Mamadou Samba Diop dit « Mourtoudo », qui signifie en Poular un révolté contre toutes formes d'injustice. Mourtoudo a vu naitre tous les courants politiques Mauritaniens : Nassériens, Baathistes, Frères musulmans, Anti-esclavagistes (El Hor), Marxistes, Prosoviétiques, Prochinois, Provietnamiens, Pro-albanistes, et les Nationalistes « négro-mauritaniens » etc
Président d’un Parti politique du nom de DEKAALEM/RDN et de l’Association Internationale du Pulaar (AIP), Docteur Mourtoudo DIOP que nous avions trouvé entrain de dispenser des cours en poular, nous avait aimablement accordés un entretien, le 17 Février 2009, malgré son emploi du temps chargé.
Dr Mourtoudo avait une rubrique spéciale chaque semaine dans notre journal. Toute l’équipe de l’Etablissement Assiraje est attristée par cette mort si subite, et transmet ses condoléances à sa famille ainsi qu’à toute la communauté mauritanienne de cette perte immense d’un grand savant et combattant sincère en acte et parole. Qu’Allah le tout puissant l’accueille dans son vaste paradis
Assiraje Hebdo : Pouvez vous vous présenter à notre public
Mourtoudo DIOP : C’est un plaisir immense et une occasion inespérée que vous me donnez pour vous saluer, remercier Dieu et son Prophète, remercier tous vos lecteurs et lectrices, aussi demander à Allah de nous aider à renverser notre régime despotique, défroqué, carrent et rétrograde. Je suis un Haalpulaar mauritanien, musulman, né vers 1942 au village de Mbagne, situé au bord du fleuve Sénégal, dans la région du Brakna. C’est là et à Boghé où j’ai fait l’école primaire. L’enseignement secondaire s’est effectué à Saint-Louis du Sénégal, ancienne capitale de la Mauritanie et du Sénégal. C’est là, à bas âge que j’ai flirté avec le Parti Africain pour l’indépendance, dirigé par le pharmacien Majhémout Diop. Cette formation politique d’obédience marxiste léniniste se battait pour la liberté, l’unité continentale et l’instauration du socialisme scientifique sous la bannière de l’Union Soviétique. Nous avions défié la France, nos régimes réactionnaires et avons rudement houspillé le général De Gaulle lors de son célèbre meeting à la place Protêt de Dakar en 1958, devenue Place de l’Indépendance. Il a commencé son discours par ces termes : « Je vois que Dakar est une ville vivante et vibrante. Je ne me lasserai pas de la saluer en des raisons de souvenir qui m’y attachent... » Nous l’avons brusquement interrompu par ces mots : « A bas caporal De Gaulle ! A bas l’assassin de Thiaroye ! Indépendance immédiate…» Il s’arrêta et rétorqua : « A bas les démagogues ! Vous voulez l’indépendance ?» Nous avons dit Oui ! Il répondit : « Eh bien, prenez là, prenez là le 28 septembre 1958…» Ces mots continuent jusqu’ici à résonner dans ma tête comme s’il s’agissait d’aujourd’hui. La passion du militantisme politique retarda mes études secondaires et supérieures. La rigueur de la répression des régimes fantoches de Senghor et de Mamadou Dia, le démantèlement du P.A.I. et la dislocation de la Fédération du Mali, m’obligèrent à rejoindre la Mauritanie. Admis à un concours administratif, j’ai servi treize dans l’administration des douanes. J’ai été le secrétaire général du syndicat national des douaniers de la Mauritanie. Fall Malick et le professeur Elimane Kane responsables de l’Union des Travailleurs de Mauritanie (U.T.M.) avaient remarqué mon dynamisme au sein de l’Union locale de Nouadhibou avec Brahim ould Haïmouda dans la lutte pour la défense des travailleurs contre MIFERMA. Ils m’ont choisi pour aller à un stage à l’école internationale syndicale des militants d’Afrique, d’Asie et d’Amérique Latine à Moscou de 1966 à 1968, période qui a coïncidé avec les évènements de mai 1968 en France et en Europe où les jeunes s’étaient révoltés contre le capitalisme et l’impérialisme. Depuis lors j’ai toujours milité dans les partis d’oppositions. De Daddah à Aziz, je n’ai jamais pactisé avec nos régimes réactionnaires, racistes, tribalistes et esclavagistes. Par contre, j’ai été dans la clandestinité avec le P.M.T., le parti des kadihines. J’ai soutenu matériellement et moralement des militants persécutés. J’ai hébergé des recherchés et appuyé un étudiant incorporé de force dans l’armée. Beaucoup de patriotes conséquents le savent.
Depuis 1956, je suis dans l’opposition, j’en remercie Allah qui a fait de moi le doyen des opposants mauritaniens. En 1973, j’ai obtenu une bourse pour poursuivre des études supérieures de droit international à l’Université d’Etat de Tarasse Grégorivitche Chevtchenko de Kiev (U.R.S.S). Après quelques années, la rigueur du climat m’a obligé à transférer en France où j’ai fait des études en sociolinguistique, en sciences politiques, en histoire… J’ai obtenu un D.E.A. en analyse institutionnelle des sciences de l’éducation, un D.E.A en égyptologie, un doctorat en sciences politiques. J’ai beaucoup milité dans les organisations syndicales des étudiants en URSS et en France où j’ai participé aux débats houleux de tous ceux qui voulaient graisser l’axe du monde qui était rouillé. Ces débats passionnés étaient animés par tous les courants politiques mauritaniens ; nassériens, baathistes, Frères musulmans, anti-esclavagistes (El Hor ), marxistes, prosoviétiques, prochinois, provietnamiens, pro-albanistes, les nationalistes « négro-mauritaniens » etc. tous avaient des projets plus ou moins nébuleux de société ; ils s’affrontaient en théorie sans chercher à se comprendre, quel gâchis !
Assiraje Hebdo : Qu’est ce que c’est DEKAALEM, un mouvement politique ou culturel ?
Mourtoudo DIOP : « Dental Kaaldigal Leyyi Moritani » c’est-à-dire le Rassemblement pour le Dialogue des Nationalités Mauritaniennes (R.D.N.M) est un parti politique national, continental et alter mondialiste. Il aspire à la prise du pouvoir pacifiquement en vue de régler d’abord notre étouffante questions nationale qui est susceptible de faciliter le règlement de nos problèmes essentiels, de consolider l’unité nationale, de solutionner le partage du pouvoir, des richesses nationales entre toutes les nationalités, de stabiliser le pays, de gérer correctement l’espace, de promouvoir sur une base égalitaire les cultures et les langues nationales, ainsi que l’utilisation équitable de la radio et de la télévision.
C’est un problème complexe qui a agité, ensanglanté tous les pays du monde entier depuis la formation des états nations à nos jours. Malheureusement, nos décideurs politiques ne l’ont jamais appréhendé, et les principaux leaders de l’opposition l’ont tous abordé dans une déconcertante cacophonie.
Le bilan calamiteux que j’avais fait de nos combats politiques après la période d’exception m’avait poussé avec un certain nombre de cadres à renouveler le débat politique et à le faire avancer concrètement par la création d’un parti politique non violent afin de sortir nos idées des limbes de la virtualité à la réalité.
Ainsi donc DEKAALEM a été créé dans la clandestinité en 2001. Partant du fait que les mauritaniens ne se connaissent pas, et que des murs épais qui alimentent la peur, la méfiance, la haine, la division sont dressés entre eux, il faut les briser pour inciter à la rencontre, à la concertation et au dialogue. Notre devoir est de nous rapprocher, de nous unir et non diviser, de nous entre aimer et non nous haïr, de réfléchir sur nos problèmes, les résoudre ensemble afin de transformer les divergences en convergences. Il faut dépassionner la question nationale, la résoudre scientifiquement en tenant compte de notre spécificité nationale et continentale. La Mauritanie est un état biracial et multiethnique, située à la lisière du monde arabe et de l’Afrique noire. Cette réalité doit être reconnue constitutionnelleme nt et pleinement assumée. Y privilégier une race ou une nationalité quelconque, c’est créer un déséquilibre préjudiciable. Or tel n’est pas le cas jusqu’ici chez nous. Ce manque criant de justice et d’égalité, cette chosification de l’individu par la pratique ignoble de l’esclavage et autres nous incitèrent de changer de tactique et de stratégie afin de mieux faire comprendre la cause commune que nous défendons, qui consiste à reconstruire une autre Mauritanie où les droits de chacun et de chacune seront respectés. Seule la lutte paie, et la liberté a un prix qu’il faut payer par tous les moyens.
Ainsi donc DEKAALEM s’est mit à l’œuvre, a tracé sa voie, et a fait entendre sa voix en Europe, en Amérique et en Afrique. Nous avons largement contribué en Europe au rassemblement de nos forces politiques et celles des Droits de l’Homme. Nous n’avons ménagé aucun effort avec des patriotes déterminés à taillader la « taayanie » et, triquer « l’Aziztanie », formes exécrables de despotisme en Mauritanie.
Assiraje Hebdo : quelle analyse faites vous de la situation politique actuelle
Mourtoudo DIOP : Nous vivons dans une situation effervescente où un Don quichotte galonné s’est emparé du pouvoir contre un président démocratiquement élu, en usant des arguments spéciaux et de l’achat des consciences pour se maintenir. La résistance interne, externe et le veto de la communauté internationale ont paralysé le pouvoir despotique de la junte. Le populisme du Général s’est émoussé, et ses promesses effritées. Le tripatouillage de la constitution et ses manœuvres donjuanesques n’ont pas eu la mortée escomptée. L’état s’est ankylosé. Les contradictions se multiplient. Le pays est divisé et isolé. La faim se propage, le pouvoir d’achat s’amenuise, le chômage étouffe la jeunesse, la violence grimpe, la morale dégringole, et le dialogue est oblitéré. Ce blocage étouffant et ahurissant risque de conduire à des remous imprévisibles.
Le pays a deux présidents dont l’un est légal et l’autre « prohibé ». Que faire pour sortir de cette situation étant donné que les deux camps n’ont adhéré à aucune proposition consensuelle ?
A mon avis, nous devons faire échoué le putsch par notre patience, notre mobilisation continue, et attirer vers nous toutes les forces démocratiques, accentuer la lutte, changer notre tactique et notre stratégie, impliquer d’avantage les mouvements des élèves, des étudiants, des femmes, des travailleurs, des marabouts, des O.N.G. , des associations villageoises, des artistes etc. Le FNDD est actuellement l’unique levier et la rampe de nos luttes libératrices. Il doit organiser toutes ces formations pour le renversement du régime. Nous y parviendrons comme le peuple malien, ivoirien, indonésien, pakistanais, turc, chilien, portugais, grec etc.
Assiraje Hebdo : Pensez-vous que la junte au pouvoir résoudra définitivement le problème du passif humanitaire ?
Mourtoudo DIOP : Plusieurs membres de cette junte ont fait partie de l’équipe génocidaire de O/ Taya, c’est pourquoi ils ne pourront jamais résoudre cette question qui les gêne, qu’ils veulent escamoter par le mensonge, les promesses, ou s’agripper au pouvoir indéfiniment afin de la noyer. Mais, tôt ou tard, s’ils évitent de la solutionner, ils se retrouveront au Tribunal Pénal International comme tous ceux qui ont commis des crimes contre l’humanité. Quand le président a décidé de s’en occuper, ils l’ont renversé.
Par passif humanitaire nous entendons :
* La désignation d’une commission d’enquête pour faire la lumière sur tous les crimes commis par le régime de Taya – Aziz depuis 1986 à nos jours.
* Le jugement de tous les coupables et l’indemnisation de toutes les victimes.
* La reprise dans leurs fonctions de tous les fonctionnaires ou autres travailleurs licenciés pour des faits politiques, et le paiement intégral de leurs salaires.
* La restitution à leurs propriétaires de toutes les terres de cultures, bétails et d’autres biens arbitrairement spoliés.
Aucun pardon n’est possible avant la réparation de ces injustices et le jugement des coupables.
Assiraje Hebdo : Quelle relation entretenez-vous avec les FLAM pas (FLAM Rénovation) puisque, selon certaines rumeurs, on dit que vous êtes membre fondateur ?
Mourtoudo DIOP : Mes relations avec FLAM authentique dont le vaillant Samba Thiam est le président, sont excellentes. Actuellement, nous sommes des organisations complémentaires. Nous nous battons pour la question nationale, et soutenons le retour de Sidi. J’ai été avec beaucoup de plaisir plus qu’un membre fondateur, mais un père spirituel, même si cela peut offusquer quelques individus c’est une réalité que je ne fuis pas mais que j’assume. J’ai beaucoup aidé à la demande des étudiants pour la réunification des chapelles politiques des mélanodermes qui fustigeaient le racisme, l’esclavage et l’exclusion. Il y’a eu de fortes résistances, comme j’étais le point de jonction qui avait une relations avec ces cadres et étudiants, Dieu a aidé à les rassembler. J’étais un étudiant qui faisait la navette entre l’URSS, l’Europe de l’Ouest, chaque fois que je revenais en Mauritanie, ils profitaient tous de mes conférences. Je suis l’un des principaux théoriciens de la question nationale en Mauritanie. J’ai formé dans ce domaine beaucoup de cadres et d’étudiants. Seulement, je n’avais pas assisté au congrès fondateur de FLAM. J’étais en France où nous avions un parti clandestin appelé l’Union Démocratique des Nationalités (U.D.N) que nous pensions transformer en section des FLAM. Malheureusement, par la maladresse de quelques amis, qui ont failli à leur mission de nous informer à temps, j’ai évité organsationnellemen t d’y adhérer, mais son combat a toujours été le mien.
Notre séjour en Europe et aux USA a permis de souder nos rangs à tel point que nous avons l’impression de croire que nous sommes des organisations jumelles bien que FLAM soit plus vieille que DEKAALEM, et souhaitons que cette collaboration soit accrescente. Je remercie le Docteur Aboubakri Ndongo pour y avoir contribuer.
Assiraje Hebdo : Pensez-vous que le FNDD sortira vainqueur de ce combat politique ?
Mourtoudo DIOP : Seul Dieu le sait, mais, je le souhaite. C’est bien possible de renverser ces nérons du désert, ce sont des chameaux aux pattes d’argile. Je veux dire comme les marxistes que la situation révolutionnaire est mûre en Mauritanie. Elle peut être pacifique ou non. Cette situation révolutionnaire, c’est-à-dire facteur d’un changement inéluctable exige trois conditions.
- Un mécontentement populaire.
- Un désir profond de changement.
- Une formation politique audacieuse déterminée à conduire et à gérer ce changement.
Or, ces trois conditions sont déjà remplies. Le FNDD est le catalyseur, en dépit des mouvements de systoles et de diastoles qu’il subit, il peut vaincre ses adversaires.
Sa résistance opiniâtre et ses luttes épiques ont embourbé la junte qui a utilisé tous les moyens pour l’écraser, mais, comme le roseau, il continue de flotter au dessus des vagues. L’armée sur laquelle s’appuie le Général n’est pas homogène. Des contradictions couvent en son sein. La violence appelle la violence. La peur a changé de camp. Elle n’est plus du côté de ceux qui résistent. L’embargo dérange les nantis, les ressources tarissent, les difficultés s’accroissent de jour en jour. C’est le marasme qui s’installe. Tout peut arriver d’un jour à l’autre. Les murs du régime sont lézardés, notre lutte appuyée par l’embargo le fera crouler.
Le régime du Général est à son crépuscule. Faute de s’aménager une sortie honorable, le FNDD lui arrachera le pouvoir et gérera autrement le pays.
Assiraje Hebdo : L’enseignement des langues nationales pourra-t-il contribuer au renforcement de l’unité nationale ?
Mourtoudo DIOP : C’est l’un des éléments cardinaux qui permet aux mélanodermes de ce pays aliénés et marginalisés de se réconcilier avec leur culture, leur histoire et de promouvoir leur identité. Refuser à un homme d’apprendre sa langue, c’est l’abêtir. C’est un crime contre l’humanité.
Officialiser et enseigner toutes nos langues, en faire des langues de travail et de gouvernement, leur donner le même statut à la radio et à la télévision, c’est faire œuvre de justice et encourager l’unité nationale.
La constitution mauritanienne est injuste. Elle privilégie en son article 6 une seule langue au détriment des autres.
DEKAALEM ne défend pas le français contre l’arabe, mais l’enseignement de toutes nos langues nationales y compris le Hassaniya qui est officiel au Sénégal mais écrabouillé en Mauritanie. C’est une variété dialectale de l’arabe, comme d’autres variétés dont le Berbère au Maghreb et d’autres variétés au Proche Orient et en Extrême Orient qu’il faut promouvoir et non liquider. Bourguiba et le roi Hassan II ont été les plus grands clairvoyants dirigeants arabes qui ont protégé leurs variétés dialectales face à l’arabe classique, académique. Dans leurs rencontres avec les présidents arabes, ils utilisaient l’arabe classique, mais leurs contacts avec leurs masses se faisaient avec l’arabe non académique. La pluralité linguistique est un facteur de richesse et non de pauvreté culturelle. Liquider une langue c’est tuer le peuple qui la parle.
Ce qui unit les citoyens d’un pays quelconque, ce n’est pas imposer une langue, mais favoriser entre eux la justice et l’égalité, promouvoir toutes les langues et favoriser l’ouverture de chaque citoyen à la langue de son voisin et aux langues étrangères, c'est-à-dire stimuler un emprunt réciproque ou un métissage culturel. Les langues dominantes peuvent périr et les langues dominées se substituer à leur place. C’est la loi de la dialectique. Rappelons nous du « Lazère » mauritanien, du latin, du grec, de l’égyptien ancien mère de toutes les langues africaines etc. Nos langues qui co-existent depuis des centaines d’années se sont enrichies mutuellement. C’est un héritage qu’il faut préserver et non détruire. Il est regrettable de constater que beaucoup de nos intellectuels et décideurs politiques ne maîtrisent pas nos langues nationales et n’ont aucune idée des progrès inouïs accomplis dans ce domaine bien avant la création de l’Institut des Langues Nationales.
Des dictionnaires, des manuels pédagogiques, des livres scientifiques existent en Pulaar, en Ouolof et en Soninké.
Il faut rappeler les travaux accomplis par (L’INALCO) section de la Sorbonne de France, de l’académie des sciences sociales de l’ex URSS, de l’université de Harward des USA, des associations internationales du Pulaar de l’Europe, des pays Arabes, des associations du Pulaar, du Ouolof et du Soninké de Mauritanie, du Sénégal et l’Institut des Langues Nationales de Mauritanie etc.
Faut-il rappeler que j’ai traduit le Coran, la chimie classe de première, les œuvres de Cheikh Anta Diop notamment Nations Nègres et Culture en Pulaar. J’ai aussi traduit les théories marxistes et la question nationale de Aarieh Yaari en Pulaar. J’ai écrit plusieurs livres dans cette langue dont le dernier est intitulé : « Holno Allah anndortoo to bannge ganndal» ? La recherche scientifique nous permet-elle d’accéder à la connaissance de Dieu ? Je fais parti des pionniers du développement du Pulaar à l’échelle mondiale.
Toutes les conditions existent pour l’enseignement de nos langues nationales, don de Dieu, de l’école primaire à l’université. Il n’y a que la volonté de l’état qui confond islamité et arabité qui s’y oppose. L’arabité et la « haalwolsoninkité » (Haalpulaar, Wolof, Soninké) loin de s’exclure se complètent.
Certes beaucoup de partis soutiennent l’enseignement des langues nationales. Mais, actuellement seul DEKAALEM, ici et en Europe, s’investit dans l’alphabétisation en langues nationales afin de faire reculer les bornes de l’ignorance, d’élever la conscience politique citoyenne, démocratique et la foi de ses militants.
La traduction des sciences en langues nationales et plus particulièrement le Coran, Sciences des sciences sera un raccourci et une rampe pour le développement. Nos masses qui sont aujourd’hui à l’avant-garde de ce combat en feront un instrument efficace de la maîtrise de leur destin. Les langues sont au commencement, au centre et à la fin de tout progrès. Nous demeurons convaincus que, la création de l’académie des langues nationales en Mauritanie, comme celle du Sénégal comblerait une grande lacune, et serait un exemple pour les pays qui souffrent de ce handicap.
Entretien réalisé par Oumar Amadou M’baye et Moustapha Lô
Site : http://www.essirage .net
Le 11-06-2010 à 17:31:53 par Essiraje Hebdo