Rencontre avec ... Le Commandant Mohamed Cheikhna

Le Commandant Cheikhna
Engagé dans l’armée le 15 octobre 1985, il a effectué successivement la formation fondamentale, l’application et le cours de perfectionnement des officiers subalternes (CPOS) à l’Ecole Militaire Inter-armes d’Atar. Elevé au grade de Commandant le 1er janvier 2000, il est devenu adjoint au chef du premier bureau de l’Etat-Major National du 1er septembre 2000 jusqu’au 9 juin 2003. Il est Chevalier de l’Ordre du Mérite National, marié et père de quatre enfants.
Officier brillant, discret, d’une redoutable efficacité, le Commandant Mohamed Cheikhna avait jusqu’ici fait figure de second à l’intrépide Commandant Hannane. Considéré par beaucoup comme l’idéologue des Cavaliers du Changement, il s’était fait un devoir constant à demeurer en retrait. Le coup de tonnerre de l’arrestation du Président des CC le projette en pleine lumière. De facto Chef du Mouvement du 8 juin 2003, il s’exprime sur le Site de l’OCVIDH.
Il y parle des derniers événements, des relations avec l’Opposition, des perspectives d’avenir. Sans langue de bois. Avec foi et courage.
Commandant Mohamed Cheikhna, vous êtes certes, moins connu que le Cdt Hanenna, mais vos proches vous définissent comme le stratège des Cavaliers du Changement. Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?
Je souhaite, avant de répondre à vos questions, saluer l’OCVIDH, en hommage au travail colossal qu’elle n’a cessé d’accomplir pour le triomphe des Droits Humains et le rétablissement des libertés en Mauritanie.
Je pense qu’il n’y a pas grand-chose à rajouter à la présentation que vous avez faite de moi. Aussi vais-je plutôt vous parler de notre organisation, les Cavaliers du Changement. L’organisation est dirigée par une élite d’officiers de valeur, tous engagés dans l’accomplissement intégral de l’oeuvre de Salut Public engagée le 8juin 2003.
Je rappelle que le mouvement du 8 Juin est venu débarrasser le pays d’une dictature écrasante qui a sévi pendant deux longues décennies, avec pour résultat l’asservissement des faibles, le piétinement des valeurs et l’inqualifiable atteinte à l’unité du pays. Le pillage des ressources de la nation, la tribalisation et la privatisation de l’Etat s’ajoutent à l’isolement diplomatique, pour produire une situation de crise majeure, une impasse existentielle ; celle-ci ne pouvaient être dépassée que par une rupture nette, décisive. Les autres voies, en dix ans, ont prouvé leur échec définitif ; il devenait impératif de passer à un autre stade de la lutte ; l’histoire n’est que la dynamique des volontés humaines.
Le 09 octobre 2004, les mauritaniens, dans leur écrasante majorité, apprenaient, avec un effroi doublé d’une déception profonde, l’arrestation du Cdt Hanenna. L’abattement est d’autant plus grand que le peuple nourrissait l’espoir de se libérer du joug de la dictature qui perdure. A tort ou à raison, pour les mauritaniens, le Cdt Hanenna incarnait la délivrance. Cdt Mohamed Cheikhna, l’espoir de ce peuple méprisé, dépouillé et brimé serait-il compromis ?
Loin s’en faut ! Nous venons d’administrer au colonel O.Taya une leçon de courage et de sens du sacrifice pour la cause nationale.
Le commandant Saleh Ould Hanena même enchaîné, est devenu, pour tous les mauritaniens, l’incarnation vivante de l’héroïsme, de l’honneur retrouvé, l’expression humaine de la crédibilité de notre action est la source de notre fierté. Cet énorme sacrifice vient s’ajouter a celui consenti par le vaillant Capitaine Abderrahmane Ould Mini et tous les officiers, sous-officiers et hommes de troupes mobilisés dans l’oeuvre de reconstruction de la Mauritanie. Il serait inconvenant et malhonnête de s’en défendre, nous venons de subir une grosse perte, par l’arrestation de deux de nos amis ; en revanche, nous maintenons le cap, recomposons nos forces et promettons à l’ennemi de notre peuple une défaite cuisante. Comme l’exige notre doctrine de combat, nous serons économes dans l’usage de la parole et agirons, le moment venu, avec la rigueur que requiert l’impératif de la victoire. Autant dire que la mission en gestation sera patiente dans ses préparatifs et énergique quand à son exécution.
Les mauritaniennes et les mauritaniens ont des raisons valables de garder l’espoir ; la délivrance sera au rendez-vous, Inch Allah ; notre supériorité sur l’ennemi réside, justement, dans notre aptitude à tous les sacrifices, jusqu’au dernier homme, afin que la Mauritanie retrouve la paix, l'unité et la justice.
Le 29/09/04, les autorités de Nouakchott annonçaient, sous l’œil incrédule de l’opinion nationale désormais habituée aux montages grossiers du régime, une énième tentative de putsch, en montrant les photos d’un camion bourré d’armes. Fantasme d’un pouvoir aux abois dont les motivations majeures sont illustrées par sa volonté de parachever la purge tribale et régionale ou réelle tentative de mettre un terme à la dictature ?
Vous m’accordez l’occasion de prévenir tout malentendu au sujet de notre projet et de sa nature pratique : Le choix de l’usage de la force est une option irréversible, que nous assumons toujours et entièrement. Nous avons activé et mettrons en oeuvre tous les moyens militaires utiles à l’achèvement de la mission que nous nous sommes assignés. Ce choix ne se négocie pas.
De notre point de vue, ceux qui attendent encore ou espèrent la réforme du système, perdent leur temps ; cependant, nous respectons leurs tentatives, même si nous sommes persuadés qu’elles n’auront pas de suite. Nous avons connu ce système de près et attestons de son incapacité congénitale à l’amendement.
Le pouvoir panique, il ne gère plus que la « sécurité » et cette perversion ira s’aggravant ; personne, dans ses rangs, n’a d’autre préoccupation que d’accumuler le maximum d’argent avant la chute finale. La purge qu’il vient d’opérer au sein de l’armée nationale ne fait qu’aiguiser une crise de confiance déjà paroxystique. Elle touche jusqu’au noyau tribal qui produit la décision au sommet de l’Etat.
Face à cette incertitude dont les contrecoups se ressentent dans son entourage propre, le colonel Ould Taya, conformément à son habitude de brouiller les cartes, accuse la Libye et le Burkina Faso, sans produire de preuves.
Demain ce sera le tour du Sénégal, du Maroc et de je ne sais quel autre pays frère.
Quoi qu’il fasse, la crise est interne et ne peut être réglée par l’expatriation artificielle de ses causes.
Au sujet des armes, je dois vous rappeler que le colonel Ould Taya est celui qui a financé et fait fournir en matériel les rebellions au nord du Niger et du Mali. C’est aussi lui qui, à maintes reprises– livra des cargaisons entières de l’arsenal mauritanien, au Général Mané, pour alimenter le conflit en Guinée –Bissau, sans oublier ses dons réguliers à la rébellion de la Casamance. Nous autres officiers d’ Etat-Major, savons combien le régime de Ould Taya a trempé dans la déstabilisation d’autres pays africains, à commencer par nos voisins immédiats. Vu de ce prisme-ci, son maintien à la tête de la Mauritanie constitue, un défi permanent à la paix à l’intersection du Sahel et du Maghreb.
Quant à la vente des armes et de matériel de notre armée nationale, le fait est de notoriété quasi-publique ; il reçoit l’aval franc et la couverture du sommet du régime ; des proches du premier cercle autour de Ould Taya s’en sont enrichis, rapidement.
Je demande aux victimes de ce régime dangereux qui a trop duré, un peu de patience ; nous oeuvrons à soulager la nation de son fardeau. Faites-nous confiance, nous connaissons ce système et savons l’atteindre au centre de sa vulnérabilité. Le sacrifice de Saleh Ould Hanena et de Abderrahmane Ould Mini atteste de notre détermination. Il ne sera pas vain.
Où en sont vos relations avec l’opposition ?
A nos yeux, est opposant tout celui qui refuse la dictature et travaille au changement, par les moyens civils ou militaires mais dans le respect de la diversité de nos moyens. Nos rapports, avec les uns et les autres, quoique limités en pratique, se caractérisent par la conscience que notre effort est commun. La compréhension réciproque y préside.
Je me réjouis de voir tant de forces à pied d’œuvre et rend un hommage particulier aux compatriotes militants des Droits de l’Homme, qui ont fait front contre la torture et le délit de parenté, dans un contexte aussi risqué.
Sur le plan politique, notre organisation salue la naissance récente de l’Alliance Patriotique, porteuse d’attentes de réforme.
Nous saluons aussi la création tout dernièrement du Forum de l’Opposition Mauritanienne en Exil et lui souhaitons la réussite dans sa tâche d’unification.
Aux forces de l’intérieur de l’opposition nous recommandons davantage de persévérance sur la voie de l’unité et de la fermeté face à l’intransigeance du pouvoir. L’épée de Damoclès suspendue sur leurs têtes ne doit nullement entamer leur résolution à résister. La victoire du changement nécessite l’engagement, en particulier de ceux qui sont sur le terrain frontal et visible de la lutte.
Quel bilan tirez-vous de votre parcours depuis le 08 juin 2003 ?
Il est encore tôt pour faire un bilan. La propagande du régime nous a présentés, à l’opinion nationale et internationale, d’abord comme une fiction, une opposition virtuelle, sans moyens ni projet, ensuite comme des terroristes amateurs. L’avenir sera notre meilleure carte d’identité. Patience, nous nous ferons mieux connaître….
Le colonel O.Taya n’a vécu aucun répit, depuis la nuit du 8juin 2003. Il s’est vu contraint de frauder, manifestement, durant le scrutin du 7 novembre 2003, d’arrêter et de juger un candidat de l’opposition, donné gagnant en réalité ; le souffle de contestation dans le pays est sans précédent, la menace se révèle désormais intégrale ; elle vient de partout et de tout bord ; l’état de crise arrive à son apogée, dans tous les domaines : sécuritaire, politique, économique et social ; pire, le manque de perspective ou d’assurance pour l’avenir démontre que la fin de la dictature tribale s’annonce à grand signes.
Quel message adressez-vous au partenaires de la Mauritanie ?
Je leur transmets une exhortation simple : qu’ils nous laissent régler la contradiction mauritanienne entre mauritaniens ; nous avons les moyens de conduire notre projet de transition, à l’intérieur des frontières de notre pays. Nous ne cherchons à impliquer aucun autre Etat. Seulement, nous ne comprendrons, ni n’admettrons que des volontés extérieures participent à maintenir l’asservissement de tout un peuple, par une dictature tribale et raciste. Que ce soit clair : nous entendons maintenir les engagements internationaux de la Mauritanie, au moins jusqu’à la fin de la transition. Evidemment, nous rétablirons les alliances traditionnelles que notre diplomatie a trahies, ces dernières années.
Le mot de la fin aux mauritaniens et à tous les hommes épris de paix et de justice ?
Au peuple des hommes d’honneur, je réitère l’engagement que les Cavaliers du Changement ont pris, devant lui et devant l’histoire, de briser les chaînes qui l’entravent.
Notre rôle consiste à exacerber cette impuissance et en aggraver le cours, avant de porter le coup fatal à l’édifice branlant. Nous le ferons dans le souci de garantir une transition brève vers des élections générales, auxquelles nous ne présenterons - ni ne soutiendrons - aucun candidat. En préalable à cet arbitrage concerté avec les forces vives, nous veillerons à réaliser avec l’aide de tous les mauritaniens une réconciliation nationale sur les bases de la justice et de la fraternité.
Notre présence en politique répond à une nécessité impérieuse mais provisoire.
Nous disons au régime de Nouakchott que la vie de notre Président Saleh Ould Hanenna, celles du capitaine Abderahmane Ould Mini et de l’ensemble des Officiers, Sous-officiers et Soldats impliqués dans la combat pour rétablir la dignité des mauritaniens sont sacrées.
Enfin, je lancerai bientôt l’appel de la Patrie, à l’ensemble des jeunes mauritaniens, aptes au métier des armes, pour les inviter à rejoindre nos rangs et participer ainsi à l’exaltante œuvre de régénérescence de la Mauritanie égalitaire, enfin réconciliée avec sa pluralité et réintégrée à son environnement naturel.
Merci mon Commandant, d’avoir bien voulu répondre aux questions de l’OCVIDH.
Propos recueillis par SY Mamadou Saidou et KEBE Almouda
© OCVIDH
25/10/2004
Ajouté le 31/10/2009 par OCVIDH 25/10/2004 - 0 réaction(s)


