Rencontre avec ... TOURE Moctar dit Doro

Rencontre avec ... TOURE Moctar dit Doro


Le site de l'OCVIDH reçoit comme invité M.Touré Moctar ou Doro Touré, Porte-parole du PLEJ (Parti pour la Liberté, l'Egalité et la Justice). Le calme, la pondération et l'esprit extrêmement critique sont les traits de caractère qui définissent le mieux le personnage, lui permettant d'appréhender des situations des plus délicates, sans a priori avant d'en restituer une analyse la plus objective possible. Les pratiques et duplicités politiciennes semblent n'avoir aucune prise sur lui, en somme M. Doro est d'une honnêteté intellectuelle sans conteste. Pur produit de la jeunesse de l'avant-garde du PLEJ, membre de l'OCVIDH, M. Touré est de tous les combats qui interpellent les mauritaniens dans leur quête d'une société de paix, de justice et d'égalité. Son engagement en ce sens est connu de tous nos compatriotes en France, présents dans l'arène politique.
Nous aborderons avec M. Touré la présentation du PLEJ et recueillerons aussi ses visions sur l'actualité politique de la Mauritanie.




Monsieur Touré Moctar, on dit de vous que vous êtes un homme très discret, Pouvez-vous vous présenter et faire connaître le PLEJ à nos lecteurs ?


Merci de m’offrir l’occasion de parler du PLEJ et de m’effacer derrière le cadre qu’il représente et les idéaux qui sont les siens.
Le Parti pour la Liberté, l’Egalité et la Justice (PLEJ) est né le 24 novembre 1991, quelques mois après la promulgation très controversée de la constitution du 20 juillet 1991 et de la loi du 25 juillet sur les partis politiques.
Partisan d’une rupture radicale avec l’ordre politique en vigueur dans notre pays depuis son accession à l’indépendance et soucieux de trouver des solutions durables et non de façade au problème de la cohabitation entre les différentes communautés nationales, le PLEJ a, sans complexe, mis les pieds à l’étrier et refusé la voie de la bipolarisation politique (UFD-PRDS) en prônant des solutions alternatives qui devaient permettre l’élaboration d’une « Charte de l’Unité Nationale » dont le contenu ferait l’objet d’un consensus entre les mauritaniens ; pour l’application efficace de cette charte, le PLEJ pose les fondamentaux de ce qu’il appelle la « Voie de la Coexistence Pacifique » entre les communautés qui passe par le règlement du « passif humanitaire », le respect des identités et des différences, l’égalité des chances devant l’accès aux mass-média et aux postes de responsabilité et une politique de large décentralisation régionale.
Ayant fixé des préalables à sa participation à tout scrutin (retour organisé des déportés, mise en place d’un gouvernement de transition chargé d’organiser des élections transparentes,…), le PLEJ n’est partie à aucune élection depuis le lancement du pseudo-processus démocratique de 1991 ; cette position lui a largement nui en terme de communication ; la faiblesse de ses moyens par rapport à sa ligne politique radicale ainsi que le boycott dont il a fait l’objet de la part de la presse, même d’opposition, n’ont pas contribué à lui faire connaître du public mauritanien.
Tout compte fait, le PLEJ reste riche de ses idées d’avant-garde sur la justice sociale et hommage doit être rendu à ses militants qui font preuve de beaucoup d’abnégation et de courage dans un pays où la survie quotidienne est fonction de l’allégeance et de la soumission à l’ordre tribalo- maffieux qui fait office d’autorité en Mauritanie.



Vous évoquez un consensus sur une « charte de l’unité nationale », le PLEJ a-t-il avancé des propositions sur le contenu éventuel de cette charte et quelles modalités pratiques faudrait-il mettre en œuvre pour son élaboration et son adoption ?


S’agissant du contenu de ladite charte, le PLEJ retient cinq points qu’il juge fondamentaux et sur lesquels l’adhésion expresse et massive des mauritaniens lui semble nécessaire :
- La mise en place d’une politique culturelle rationnelle et consensuelle (voie culturelle)
- La mise en place d’une politique économique qui profite à tous mauritaniens, dans le respect des minima sociaux et des règles de la bonne gérance (voie économique)
- L’élaboration d’un projet de constitution en phase avec les réalités politiques et sociologiques de notre pays
- La définition d’une politique étrangère dynamique favorable à l’intégration de la Mauritanie dans toute sa sous-région ainsi que dans le continent africain et à l’ensemble du monde arabe et musulman
- La définition du rapport entre l’Etat et la religion.
Ces projets devaient être élaborés par les acteurs politiques et de la société civile et faire l’objet de consultations nationales ; concernant l’actualité de ces cinq points, il ne fait pas de doute que les questions restent entières et l’entrée en vigueur de la constitution du 20 juillet 1991 avec un taux de participation au « referendum » en-deçà de 25% n’y change rien.

Le PLEJ est connu pour ses prises de position en faveur des langues nationales, est-ce à dire que la politique culturelle se confond avec le statut des langues nationales ?
L’officialisation des langues nationales que vous défendez, ne crée-t-elle pas une crispation identitaire, bref, est-elle réaliste ?




La langue constitue sans aucun doute un pilier essentiel sur lequel la culture s’agglutine pour s’élever et se mettre en osmose avec son environnement ; pour autant, la culture ne se réduit pas à elle ; au même titre que l’art, l’artisanat, les chants et danses, les modes d’expression littéraire, les usages et coutumes, elle est une composante de la culture.
Cette précision faite, il me plaît de vous signaler que le PLEJ se fait l’avocat de toutes les cultures nationales, dans un sens non seulement écologique ou égalitariste, mais en prenant la mesure des défis du développement et de la réalité de notre environnement national et sous-régional.
Les sociolinguistes nous apprennent que toutes les langues sont susceptibles de pouvoir véhiculer un savoir scientifique et les nôtres n’en déméritent moins pour avoir été pour la plupart les dépositaires de savoirs séculiers de nos anciens empires. La configuration géographique de notre pays, ne serait-ce que des régions, nous montre combien elles restent vivaces dans les échanges entre nos populations et chacune d’entre elles semble jouir « d’espaces naturels » sans qu’on puisse les suspecter « d’abus de position dominante ».
Cette cohabitation linguistique tranquille est évidemment mise en mal par la politique d’arabisation à pas forcé qui a pris la forme du fait accompli avec la constitution de juillet 1991 et qui n’est contestée, que par les FLAM, l’AJD et le PLEJ ; les statuts des formations constituées sous forme de partis politiques ont semble-t-il entériné le statut de l’arabe comme seule langue officielle.
Pour conclure sur cette question, il me semble, même si le PLEJ ne s’y est pas prononcé pour le moment, que le français qui est un héritage colonial a un rôle prépondérant à jouer, en tant que langue commune à tous les mauritaniens, mais aussi en tant que langue partagée avec notre sous-région (Afrique noire et Maghreb).
Aussi le statut que je lui voie est celui de langue de travail au niveau de l’Administration, secondé en cela par les langues nationales véhiculaires au niveau de chaque région ainsi que ses démembrements.
Pour la petite histoire, notez que le français est encore largement utilisé dans l’Administration mauritanienne ; l’arabisation se complaît très souvent dans un jeu de pâle doublure :les textes sont écrits en français et traduits ensuite en arabe.


Quels sont vos ambitions, vos projets et votre vision de la Mauritanie d’aujourd’hui ?


Mes ambitions personnelles, en termes de carrière, se trouvent en dehors du champ politique et je crois que les statuts du PLEJ ont bien donné le ton : contrairement à l’assertion qui veut que l’objet de toute formation politique soit la conquête du pouvoir, le PLEJ lui n’en fait pas une priorité ; aussi refusons-nous d’être distraits par toute action non porteuse de changement en soi, il en est ainsi de la participation aux élections à n’importe quelle condition.
Mes projets pour le PLEJ sont à la fois grands et modestes ; nous espérons les faire connaître et partager avec tous nos compatriotes pour faire du parti un cadre d’émulation et de formation à la citoyenneté.
La Mauritanie actuelle est si mal gouvernée que des générations entières de jeunes n’ont pour seuls repères et références que la normalisation de la gabegie, de la corruption, du clientélisme et de la violence comme moyen unique de gouverner ; ces fléaux trouvent évidemment dans le tribalisme et le comportement des hommes qui nous dirigent le terreau idéal pour prospérer au détriment de toute la société.
Y a-t-il ici raison d’espérer ?
A moins d’un sursaut commun et la mobilisation de toutes les forces vives de la nation autour des questions essentielles-dont celle de la cohabitation harmonieuse entre nos différentes communautés nationales-le pouvoir aura beau multiplier, à tour de rôle, ses exactions contre les différentes couches de la population, il n’y aura pas de changement possible. En un mot, je pense que la Mauritanie a plus besoin de démocrates que de démocratie et cette remarque vaut aussi bien pour le pouvoir que pour les formations de l’opposition.


En tant que Porte Parole du PLEJ en France, quelles sont les actions que vous envisagez de mener pour renforcer vos assises en France ?


Ma fonction de porte par ne me permet pas de donner une orientation aux actions d’implantation qui sont du ressort du représentant officiel du PLEJ en France, M. NGAM Mouhamadou.
Cependant, dans le cadre des réunions que nous tenons avec nos militants, l’observation minutieuse de la configuration de l’opposition mauritanienne en France nous a convaincue de nous tenir à l’écart des cadres de regroupement qui n’ont pas vocation à accueillir toutes les familles politiques mauritaniennes. Nous espérons qu’un cadre à nos convenances verra bientôt le jour et que notre discours pourra s’y faire entendre de nos partenaires.

Quel est votre point de vue sur les prochaines échéances électorales ? Où en est-on avec le nouveau cadre de concertation en Mauritanie ayant pour ambition l’union de l’opposition mauritanienne de l’intérieur ?


Vous connaissez le point de vue du PLEJ sur les élections en Mauritanie : le boycott est ferme et de rigueur et puis, je ne crois pas que le contexte socio-politique ait évolué au point d’envisager une alternance à la sénégalaise, quelle que soit d’ailleurs la force de la coalition que l’on met en place.
Le cadre de concertation ne doit donc pas être vu comme une machine à gagner les élections, en négligeant de fait qu’il regroupe des formations très différentes qui ont besoin d’apprendre à travailler ensemble et à harmoniser leurs positions. Ce cadre est le deuxième dans lequel le PLEJ participe, après celui de 1995 qui regroupait cinq formations politiques.
J’ose espérer qu’ à l’issue des trois mois de travaux pour l’élaboration des textes fondateurs du nouveau cadre, tous les partenaires seront assez clairvoyants pour relever les vrais défis pour sauver la Mauritanie du chaos dans lequel elle se trouve.



Pensez-vous que l’opposition mauritanienne puisse parvenir à une candidature unique ?

Vraisemblablement non ; mais ceci n’est pas une priorité pour nous.


Estimez-vous que les rapports de force soient favorables à l’opposition pour amener le régime à établir un code électoral fiable qui permette la transparence ? Et d’ailleurs pouvons-nous parler de transparence et de fiabilité quand on sait que des centaines de milliers de Mauritaniens sont dans l’impossibilité de prendre part à ces élections ?


Je vous ai déjà dit que pour nous, les élections ainsi que tout leur environnement logistique et technique ne seront crédibles que si une autorité indépendante en assurait la supervision ; ce qui est loin d’être le cas.
L’opposition mauritanienne est pacifique, pour ne pas dire pacifiste ; elle part perdante dans le jeu de la confrontation physique qui est le terrain de prédilection du pouvoir. Et puis, quand bien même elle voudra en découdre avec ce dernier, il lui faudra rendre homogènes ses rangs et tenir un discours clair et compréhensible par toute sa base.


Quel regard jetez-vous sur le cadre de concertation et de convergence de l’opposition mauritanienne en Europe ? Peut-il y avoir une jonction entre ce dernier et celui de l’intérieur ?


Nous appelons de tous nos vœux la naissance de ce cadre qui permettra de donner à l’opposition mauritanienne beaucoup d’envergure et rassurera sans aucun doute tous nos partenaires et interlocuteurs qui sont engagés dans la voie de la démocratie et de la défense des droits de l’Homme.
Par ailleurs, j’estime nécessaire la coordination entre les actions de nos différentes structures à l’intérieur comme à l’extérieur du pays ; il restera simplement à définir un bon canevas pour l’efficacité d’un tel projet qui ne sera pas bien apprécié du côté du palais ocre de Nouakchott.



Lors de la dernière visite du Chef de l’Etat mauritanien en France, une atmosphère délétère s’est emparée de l’opposition, n’y a-t-il pas lieu d’y voir la main du régime ?

C’est une hypothèse à ne pas écarter ; les intrigues, calomnies et autres manipulations sont l’autre versant de la politique. Il appartient aux hommes politiques de se prémunir et faire de la politique dans le sens de la gestion noble et exaltante de la Cité.


Quel message avez-vous à adresser aux lecteurs ?

Aux mauritaniens je voudrais demander à mieux apprendre à connaître les programmes des formations politiques auxquelles ils adhèrent ; beaucoup se retrouveront, j’en suis sûr, dans les idées que nous défendons . A ceux-la nous tendons la main et leur assurons qu’ils ont toujours une place dans nos rangs ; à ceux qui ne s’y retrouvent pas, nous les assurons de notre plus grand respect et espérons que nous nous retrouverons un jour dans notre quête mutuelle pour l’édification d’une société de Liberté, d’Egalité et de Justice en Mauritanie.
Je conclue par cette phrase de Renan que je fais mienne: « La recherche de la vérité est la seule fin digne de l’homme ».

© OCVIDH
24/05/2003


Ajouté le 31/10/2009 par OCVIDH 24/05/2003 - 0 réaction(s)

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